Shadow Hearts

Shadow Hearts – PlayStation 2

La période PS2 (et PS1 avant) fut un âge d’or pour tous les fans de J-RPG. Tous les ans, plusieurs titres sortaient en France pour assouvir la soif des joueurs toujours plus enclins à embrasser le destin de héros tragiques pensés par des studios de développement japonais. Malgré tout, avec le recul, quand on demande aux joueurs de l’époque leurs J-RPG préférés, ce sont souvent les mêmes titres qui reviennent. Les Final Fantasy (X, X-2, XII), les deux Kingdom Hearts, le Dragon Quest VIII voir un Persona 4 ou un Suikoden V.

Pourtant, une nouvelle trilogie marqua l’esprit des quelques joueurs qui l’achetèrent à l’époque sur PS2. Il s’agit de la trilogie Shadow Hearts et notamment du premier opus. Si aujourd’hui Shadow Hearts, premier du nom, est oublié c’est qu’il a dû faire face à de nombreux problèmes lors de sa sortie chez nous le 03 mai 2002. Suite plus ou moins directe de Koudelka, Shadow Hearts sort en France lorsque la Gamecube pointe le bout de son nez et que le nouveau Final Fantasy arrive à la fin du mois. Les médias n’ont d’yeux que pour la console de Nintendo et le jeu de Squaresoft. Il suffit de lire les quelques lignes dans le Joypad et le Console + d’avril 2002 pour se rendre compte que le jeu a été traité par-dessus la jambe par les journalistes papier de l’époque.
Par conséquent, il est temps de revenir, sans complaisance, sur ce Shadow Hearts de Sacnoth. Accrochez-vous, on retourne en l’an de grâce 2002 !

Histoire :

Rouen, France – 1913. Au cours d’une nuit pluvieuse, un prêtre anglais en voyage est assassiné sauvagement. Sa fille Alice, voyageant avec lui, est introuvable. La fille est portée disparue.
Un mois plus tard… Un train de Changchun se dirige vers Dairen. Dans le wagon de l’armée japonaise, Alice la fille du prêtre assassiné dans des circonstances étranges, est assise entourée de soldats japonais. Soudainement, un gentleman anglais entre dans le wagon et tue tous les soldats présents grâce à une force inconnue. Il regarde Alice et lui dit : « Je suis Roger Bacon. Je suis venu pour t’emmener avec moi. ». Malheureusement pour cet étrange personnage, un étrange garçon doté de pouvoirs tout aussi étranges s’interpose pour protéger Alice. Qui est ce Roger Bacon qui souhaite enlever la jeune fille ? Pourquoi Alice ? Et qui est Yuri, ce jeune homme, qui entend une voix lui demandant de protéger Alice ? Une grande tragédie est sur le point de commencer…

Shadow Hearts : un projet ambitieux

Le personnage de Yuri et une de ses fusions. On perçoit ici la limite floue entre le bien et le mal souhaitée par les créateurs.

Dès la fin du développement de Koudelka pour la Playstation 1 à la fin de l’année 1999, Sacnoth se met rapidement à développer un jeu pour la PS2. Le projet de ce jeu, qui n’a pas encore de nom officiel, est dirigé par Matsuzo Machida (ancien employé de Squaresoft et directeur artistique sur Koudelka).  Aussi surprenant que cela puisse paraître pour une époque que l’on considère comme l’âge d’or des RPG, Sacnoth souhaitait avec ce titre faire un RPG exceptionnel qui donnera un coup de fouet au genre.

Matsuzo Machida et son équipe travailleront pour faire de Shadow Hearts un jeu à part. Tout d’abord, sous l’impulsion d’Itakura, les scénaristes s’inspirent de Devilman de Go Nakai pour insuffler à Shadow Hearts une ambiance très sombre et où les personnages seraient beaucoup plus ambigus dans leurs rapports entre le bien et le mal. Dans une interview pour le site italien geekgamer.it en janvier 2016, Matsuzo Machida confirme bel et bien les liens avec l’œuvre de Go Nakai. « Vous dites que Yuri ressemble à Akira Fudo, le personnage principal de Devilman de Go Nakai. C’est tout à fait juste. Akira Fudo représente parfaitement l’image dont je me fais du héros. Il a un fardeau à porter : quand il devient Devilman, il est un monstre, une créature détestable. Pourtant, sans ce pouvoir, il serait incapable de protéger les personnes qu’il aime des démons. »

La volonté de Sacnoth de faire de Shadow Hearts un jeu à part des autres productions J-RPG ne s’arrête pas seulement à cette volonté d’avoir un univers plus sombre où le mal côtoie main dans la main le bien. Une nouvelle fois, Matsuzo Machida veut se démarquer des autres. Il souhaite mélanger la fiction à des évènements historiques bien réels. Sa fascination pour le Japon d’avant-guerre et l’Europe (entraperçu dans Koudelka), le pousse à aller plus loin dans cette direction. Dans cette même intervention à geekgamer.it, il explique pourquoi il a voulu que l’univers de Shadow Hearts soit unique. « La majorité des RPG japonais s’inspirait de la fantasy et de la science-fiction occidental. Selon moi, ils se ressemblaient tous. J’aime la fantasy classique comme Excalibur ou le Seigneur des Anneaux, mais je voulais créer un jeu qui sortirait du lot, un monde unique. Après avoir travaillé sur Koudelka, je savais que je voulais créer une histoire qui mélangerait des évènements historiques à de la fantaisie. C’est à partir de ce point de départ que le projet Shadow Hearts a commencé. ». Dans la droite lignée de Koudelka, Shadow Hearts sera donc un J-RPG à l’ambiance sombre se déroulant dans un univers historiquement proche du nôtre avec des éléments d’heroic-fantasy.

Néanmoins, si l’ambiance de Koudelka était son point fort, ce n’était pas le cas pour la partie gameplay. Conscient de cette faiblesse, Sacnoth décide de changer le système de jeu pour avoir quelque chose de beaucoup plus dynamique. Les développeurs optent pour le système de l’Anneau du Jugement qui déterminera toutes les actions de chaque personnage. Lors d’une simple attaque, de l’utilisation d’un objet ou de magie, l’Anneau du Jugement apparaît en haut à droite de l’écran. Pour réussir l’action, il suffit d’arrêter le curseur sur les zones en surbrillance. Le but de ce nouveau système est de garder le joueur attentif et surtout de dynamiser le genre du J-RPG au tour par tour. Sacnoth ne s’arrête pas là et veut également mettre en place le système de fusion à travers le personnage de Yuri. Grâce à ses pouvoirs, Yuri peut absorber l’âme de démons pour pouvoir ensuite se transformer et utiliser leurs pouvoirs spécifiques. A travers ce gameplay plus poussé que sur Koudelka, Sacnoth ambitionne de créer le J-RPG au système le plus excitant de son temps.

Malgré toutes ces idées et cette ambition affichées, Shadow Hearts a-t-il réussi à être LE J-RPG qui a révolutionné le genre ? Et surtout, en 2022, Shadow Hearts reste-t-il un jeu jouable ? C’est ce que nous allons voir dans le prochain paragraphe.

Shadow Hearts : un J-RPG attachant mais casse-gueule

Avant de rentrer dans le vif du sujet en parlant du gameplay, il est peut-être préférable de revenir sur l’ambiance du jeu si cher à Matsuzo Machida.
Il n’est pas nécessaire de tourner autour du pot, l’ambiance de Shadow Hearts est incroyable. Dès les premières minutes du jeu, durant l’attaque du train, l’ambiance est posée. Ce sera glauque, gore avec une musique envoutante et des personnages torturés. Les premières heures de jeu confortent dans cette première impression avec des premiers villages envahis par des démons où nos deux protagonistes tentent de survivre tout en s’apprivoisant.

Shadow Hearts n’est pas le plus beau jeu PS2 mais quelle ambiance !

Yuri, personnage extraverti et orphelin, entend une voix qui dicte ses actes. Il est également harmonixeur. C’est-à-dire qu’il peut fusionner avec les monstres qu’il a tué durant ses combats. Ce pouvoir s’accompagne d’une sorte de malédiction. Plus il tue des monstres, plus la « Malveillance » augmente. Littéralement dans le jeu, une jauge verte tournera au rouge au fur et à mesure des combats. Si vous ne faites pas revenir cette jauge en vert, l’Allégorie de la Mort se montrera uniquement à Yuri à travers les traits d’un homme masqué. Au début du jeu, c’est un combat perdu d’avance.

Pour éviter cela, Yuri devra aller dans son Cimetière spirituel pour exorciser cette « Malveillance » (vaincre les esprits des monstres) et repasser sa jauge au vert jusqu’à la prochaine fois. Quant à Alice, c’est une exorciste qui a vu son père se faire massacrer devant ses yeux par ce mystérieux Roger Bacon. Pour faire simple, Shadow Hearts baigne dans l’occultisme avec des personnages ayant chacun perdu quelque chose de précieux dans ce monde qui semble sombrer.

Évidemment, pour éviter de gâcher la surprise, nous ne pouvons pas développer beaucoup plus au sujet des personnages, mais le duo Yuri-Alice fonctionne extrêmement bien jusqu’au final absolument grandiose. Nous aurions pu parler de Zhuzshen Liu, le vieux sage de la bande, ou encore de Keith Valentine, qui sont tout aussi attachants que les protagonistes principaux, mais on vous laisse le plaisir de découvrir leurs histoires personnelles.

Alice et Yuri, peut-être un des duos les plus intéressants dans un J-RPG.

Si on devait chipoter, on pourrait dire que seul le personnage de Margarete, espionne de renommée mondiale, jure un peu avec le reste du casting, tant son design et son background paraissent légers face aux histoires des autres.

Malgré tout, Shadow Hearts ne souhaite pas se reposer uniquement sur son ambiance. Le jeu veut faire partie des plus grands avec une histoire ambitieuse se déroulant sur le continent asiatique et européen. Si le versant fantastique du jeu est plus que convaincant et suscitera énormément de questions aux joueurs à propos des intentions de Roger Bacon mais également des autres protagonistes (Pourquoi Bacon souhaite capturer Alice ? Qui est vraiment Alice ? Quelle est la voix que Yuri entend ?), le versant « historique » laisse un peu plus perplexe.

Shadow Hearts évoque l’ambition du Japon de mettre au pas la Chine. L’armée japonaise s’intéresse de très près à Alice et aux pouvoirs surnaturels sévissant en Chine. Si l’idée semble intéressante, l’exécution l’est moins. Les personnages liés à l’armée japonaise comme le lieutenant-colonel Yoshiko Kawashima et son second sont sous-développés. Par conséquent, il est difficile de s’attacher à eux et de comprendre leurs évolutions durant l’histoire de Shadow Hearts.

Shadow Hearts VOSTFR : une version au rabais ?

Néanmoins, tout n’est pas la faute des scénaristes. Shadow Hearts souffre d’un grave problème de traduction française qui n’aide pas toujours à la bonne compréhension de l’ensemble. Dans certaines phrases, il manque parfois des mots. Il manque parfois des lettres à des mots. Il y a pas mal de contresens et des changements de ton extrêmement gênants. Par exemple, les personnages de Roger Bacon, méchant mais avec une certaine éducation, et de Zhuzshen Liu, un sage, peuvent parfois balancer des phrases comme « Fils de pute ! ». On sent bien que la traduction française n’était pas la priorité de Sacnoth. C’est réellement dommage surtout quand les scénaristes tentent de faire une histoire aussi gargantuesque que celle de Shadow Hearts.

Si la mauvaise traduction de Shadow Hearts peut sembler anodine surtout à l’époque de la sortie du jeu (beaucoup de jeux souffrait de ce problème), il est le reflet d’un des problèmes de Shadow Hearts. C’est un jeu ambitieux mais qui manque de moyens financiers et de temps. Comme nous avons pu le voir au début de cette critique, Matsuzo Machida veut faire de son projet l’égal des plus grands. A l’époque, le plus grand est probablement la saga des Final Fantasy. Des jeux immenses avec des quêtes annexes parfois grandioses et qui sont techniquement abouties. Shadow Hearts loupe le coche sur ces deux points. Si les graphismes sont loin d’être ignobles, ils ne sont pas toujours très fins, même en se remettant dans le contexte de l’année 2002. Il y avait des jeux qui faisaient déjà bien mieux. Les animations sont un peu rigides et se répètent inlassablement. Par exemple, l’animation restera la même lorsque votre personnage utilise un sort de feu, de soin ou un sort un peu plus puissant que le sort de base. Sur ces derniers points, on chipote pas mal car la DA de Shadow Hearts permet de passer outre ces errements techniques.

Certains ennemis sont immondes…

Cependant, impossible de passer sous silence des quêtes annexes peu nombreuses – ce qui n’est pas un mal en soi – mais inintéressantes.  Généralement, les rares quêtes annexes portent sur le background des personnages mais certaines de ces quêtes sont tellement peu écrites – celle concernant Margarete par exemple – que l’intérêt de les faire est plus que limité.

Pour finir sur une note plus positive, l’OST de Shadow Hearts est plutôt bonne. Yoshitaka Hirota, ancien employé de Squaresoft et compositeur de Bomberman 64, s’occupe de la musique de Shadow Hearts. Contrairement à la musique plus classique mais excellente de Hiroki Kikuta pour Koudelka, celle de Shadow Hearts emprunte à plusieurs styles notamment à la musique traditionnelle asiatique ou au rock (si, si !). Étonnamment, l’ensemble est cohérent, entêtant, tout en gardant le côté sombre et triste qui enveloppe l’histoire de Shadow hearts.
D’ailleurs, dans une interview de 2007 pour le site vgmonline.net, Yoshitaka Hirota évoque lui-même ses inspirations.  « Ce ne sont pas tant des compositeurs mais plutôt des styles de musique qui ont influencé ma musique. Cela inclut la musique traditionnelle asiatique, du Moyen-Orient, du Punk Rock, le rock industriel ainsi que la Techno ».
Il en ressort quelques pépites comme « Wind Which Blows from the Dark »

ou encore « Sign of Him ~ Creation of God»

Un J-RPG aux combats plus dynamiques, mais…

Sur la partie gameplay, Shadow Hearts tente d’innover. On reste sur du tour par tour  mais chaque action est déterminée par ce que le jeu appelle l’Anneau du Jugement. Lorsque ce sera à votre personnage de faire une attaque, une magie ou toutes autres actions, une roue – l’Anneau du Jugement – apparaîtra en haut à droite de l’écran. Dans cette roue, il y aura plusieurs zones en surbrillance sur lesquelles il faudra appuyer au bon moment sur croix pour réussir son action ou ses enchaînements de coups. Cette idée peut être anodine sur le papier permet de toujours garder le joueur actif de l’action et non passif. De plus, si vous réussissez à appuyer au bord de ces zones en surbrillance, vous pourrez alors faire des critiques. A vous de juger si le jeu en vaut la chandelle. Évidemment, votre équipement pourra avoir une incidence sur la largeur de ces zones en surbrillance. Une certaine arme fera même disparaître les zones de l’Anneau du Jugement mais si vous réussissez à appuyer au bon moment (cela demande un peu d’exercice), vos points de dégâts feront du X2.

L’Anneau du Jugement est la principale innovation en combat de Shadow Hearts

Le système de combat de Shadow Hearts ne s’arrête pas là. Les personnages ont des points de vie, des points de magie… et des points de sanité. Chaque action coûtera des points de sanité. Plus votre attaque sera puissante et plus cela vous coûtera des points de sanité. Si les points de sanité de votre personnage tombent à zéro, celui-ci sombrera dans la folie et se mettra à attaquer un ami ou lui-même. En somme, Shadow Hearts vous oblige à être toujours vigilant sur l’Anneau du Jugement et vos points de sanité. Le jeu vous oblige donc à prendre en compte régulièrement le bénéfice/risque de votre stratégie.

Et ce n’est pas tout ! Yuri pourra obtenir des âmes qui lui permettront de se transformer en de monstres puissants durant les combats. Il y a une vingtaine de transformations au total (beaucoup de redites cela dit). On ne va pas se mentir, le gameplay est plutôt très bon.

Trop de lumière dans Shadow Hearts ?

L’une des fusions de Yuri

Malheureusement, le jeu se révèle plutôt facile. Mis à part les boss, les ennemis affectent très peu votre Anneau du Jugement pour vous rendre la vie insupportable. Rares sont les ennemis qui vous font accélérer ou carrément disparaître votre Anneau du Jugement en plein combat. Par conséquent, il est assez simple, à quelques exceptions près, de finir le jeu en bourrinant.
Néanmoins, le système est très intéressant et permet pas mal de possibilités quand on s’y penche vraiment.

En somme, à travers ces quelques lignes, vous aurez compris que Shadow Hearts est un J-RPG portant de grandes notes en son sein qui sont rarement atteintes. Le gameplay est bon mais pas assez développé pour être grandiose. Il manque quelques finitions sur le plan technique pour égaler les étalons du genre de l’époque.
Néanmoins, il serait dommage de ne regarder Shadow Hearts uniquement à travers ces défauts. Il y a dans ce jeu un petit quelque chose, une âme qui fait que plusieurs heures, plusieurs semaines après avoir fini Shadow Hearts, on repense à ses personnages, à certains passages importants, à sa musique parfois grandiose. Peu de jeux arrivent à laisser une telle trace dans l’esprit des joueurs. Et rien que pour cela, Shadow Hearts mérite qu’on se replonge à nouveau dans son univers.

L ‘interview de Matsuzo Machida et Miyako Kato sur geekgamer.it : ICI
Pour ceux qui ne comprennent pas l’italien, une traduction de cet entretien existe en anglais : ICI
La traduction en français de certains passages de cet entretien sont de mon crû.

Informations techniques

Développeur : Sacnoth
Editeur : Midway
Date de sortie : 03 mai 2002
Nombre de joueurs : 1
Style de jeu : J-RPG
Durée de vie :  20-25 h
Côte au 26/10/2022 : 70 – 90 euros en complet

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